La question du nombre de détectives privés exerçant en France revient souvent et les chiffres diffusés dans la presse sont souvent farfelus et largement surestimés. Tentons de répondre à cette question de manière claire et objective.
Les effectifs de détectives sont difficiles à évaluer
Contrairement à d’autres professions libérales, il n’existe pas de chiffres officiels publiés sur le nombre de détectives exerçant en France. Ceci s’explique pour une raison assez simple : les enquêteurs privés ne disposent pas d’ordre professionnel comme les avocats, médecins, architectes ou les infirmiers par exemple.
La profession ne s’autorégule pas et c’est un établissement public, le CNAPS – Conseil national des activités privées de sécurité – qui est en charge du contrôle des professionnels de l’investigation privée en France.
Cet organisme public a en charge toutes les professions dites de sécurité et nous retrouvons, en plus des ARP, agents de recherches privées, les activités de :
- surveillance humaine et le gardiennage (agents de protection rapprochée, télésurveillance, sûreté aéroportuaire et surveillance à l’aide d’un chien, y compris en vue de la détection d’explosifs) ;
- surveillance humaine et le gardiennage par des agents armés ;
- transport de fonds ;
- protection des navires ;
- formation aux activités privées de sécurité.
Aussi, les ARP ne sont qu’une minuscule part des effectifs contrôlés par le CNAPS et il est facilement compréhensible que l’organisme se concentre majoritairement sur les autres corps de métiers, bien plus volumineux et à risque.
Le CNAPS ne publiant pas de chiffres officiels sur la profession, il est donc nécessaire de croiser différentes données pour obtenir un estimation fiable.
Estimation du nombre d’enquêteurs privés en exercice en France
Pour information, la quasi totalité des ARP sont des entrepreneurs individuels car il n’existe presque pas de salariat dans la profession. Même les cabinets qui regroupent plusieurs enquêteurs n’ont presqu’aucun salarié mais des professionnels indépendants qui exercent sous la forme d’une collaboration libérale.
Pour mémoire, pour exercer son activité en respectant le cadre légal, un ARP doit posséder :
- un agrément dirigeant (délivrée pour 5 ans)
- une carte professionnelle (renouvelée tous les 5 ans après avoir suivi une formation continue obligatoire de 38 heures)
- une autorisation d’exercer pour chacun de ses établissements (accordée pour 100 ans)
Tentons de croiser ces différentes sources d’informations pour évaluer le nombre de détectives privés réellement en activité en France.
Le 18 mars 2025, le CNAPS a publié un fichier des autorisations d’exercer accordées aux enquêteurs privés, chaque AUT correspondant à un SIRET.
Ainsi 1920 AUT ont été accordées par le CNAPS depuis la création de l’établissement public le 1er janvier 2012. Cependant, parmi ces 1920 AUT , nous pouvons constater que :
- 929 AUT correspondent à des sociétés ou établissements fermés
- 194 des AUT correspondent à des établissements secondaires
- 97 professionnels ont changé d’activité (code NAF) et se sont donc a priori reconvertis
En somme, au 18 mars 2025, seulement 700 AUT sont réellement exploitées par des enquêteurs privés actifs.
Tentons de croiser cette première donnée avec d’autres éléments. Si aucune estimation des agréments dirigeants en cours n’est possible, nous pouvons estimer le nombre de cartes professionnelles renouvelées grâce aux stages MAC (mise à jour des connaissances) dispensés chaque année.
Tous les ans, 8 stages MAC se tiennent en moyenne en France soit environ 80 cartes professionnelles renouvelées chaque année (un stage MAC regroupe 12 personnes au maximum mais est rarement complet et de nombreux ARP effectuent leur stage sur plusieurs sessions afin de limiter le coût annuel).
Au total, ce sont donc 400 cartes professionnelles renouvelées tous les 5 ans.
Il faut ajouter à ces 400 enquêteurs privés, les nouveaux diplômés qui s’installent chaque année. A ce jour, il existe encore 4 écoles de détectives (l’université Panthéon-Assas Melun a fermé son DU depuis 2024 mais n’a pas encore fermé sa licence professionnelle), soit environ 20 nouveaux ARP qui s’installent chaque année et disposent d’une première carte professionnelle valable 5 ans (au maximum un quart des diplomés s’installe réllement comme détective dans l’année qui suit, soit environ 5 par école).
Sur une période de 5 ans, 100 jeunes détectives arrivent donc sur le marché.
Au total nous estimons donc à 500 le nombre de détectives privés exerçant légalement en France en 2026.
Ce chiffre est sensiblement égal à l’estimation réalisée par l’ONARP, Organisation Nationale des Acteurs du Renseignement Privé, qui évalue le nombre d’ARP à environ 450 en France.
Si nous ajoutons les très rares ARP salariés et une marge d’erreur de 10%, nous pouvons estimer les effectifs totaux au maximum à 600 détectives privés indépendants et salariés en France.
Pourquoi le nombre de détectives privés diminue chaque année en France ?
Ces chiffres sont en nette baisse depuis 10 ans et nous pouvons distinguer trois grandes étapes :
- avant 2003 : l’activité d’enquête privée s’exerce sur simple déclaration à la préfecture du département d’installation
- environ 1 500 détectives privés exercent en France
- à partir de 2003, la loi du loi n°2003-629 du 18 mars 2003 renforce les conditions d’exercice avec la publication progressive de décrets d’application qui obligent notamment à détenir une qualification et une aptitude professionnelle pour exercer
- environ 1 200 détectives privés exercent en France
- à partir de 2012: création du CNAPS, obligation de détention d’un agrément dirigeant, d’une autorisation d’exercer pour chacun de ses établissements et contrôle réguliers des cabinets d’enquête
- de 800 à 1 000 détectives en France
- depuis 2022 : formation continue obligatoire tous les 5 ans
- de 500 à 600 détectives en France
Nous pouvons constater qu’en 20 ans, le nombre de détectives privés a été divisé par 3 et que cette baisse s’est accentuée depuis 2022. Cela s’explique principalement par une réglementation de plus en plus contraignante et une absence totale de contrepartie de la part des pouvoirs publics. En effet, un détective privé n’a pas plus de pouvoir qu’un individu lambda : aucune facilité d’accès à une quelconque base de données, bien au contraire, aucune prérogative particulière, rien de rien, que des devoirs.
Cependant, d’autres facteurs doivent être pris en compte pour expliquer cette baisse du nombre d’acteurs.
Effondrement de la France et pouvoir d’achat qui diminue
Depuis quelques décennies, la France voit ses indices de performance s’effondrer. Bien que le pays vive à crédit depuis 50 ans, le niveau de vie des français est inférieur à la moyenne européenne pour la troisième année consécutive comme le rappelle l’Insee à travers le PIB/habitant. Cette baisse se fait au bénéfice des pays autrefois pauvres de l’Union Européenne qui progressent largement.
La baisse du PIB/habitant en France ne cessera pas avant que l’ensemble des PIB/hab de l’UE ne soit nivellé autour d’une moyenne européenne. Quoi ne plus normal au sein d’une Union Européenne qui se veut de plus en plus fédérale ainsi que le souhaite la quasi totalité des partis politiques européens (exemple du PPE – Parti populaire européen – auquel sont affiliés les partis de droite classique).
Dans le même temps, le taux de pauvreté en France n’a jamais été aussi élevé depuis que l’Insee calcule cet indice (1996 soit 30 ans).
En conséquence, la clientèle de particuliers et de professionnels a de moins en moins de pouvoir d’achat et se montre de plus en plus regardante sur les tarifs. La concurrence entre agences de détectives privés n’a jamais été aussi forte et cela tire les prix et la qualité vers le bas en plus de provoquer la fermeture de bon nombre d’agences.
Nous ne pouvons que constater que la profession se paupérise année après année au point qu’il n’est pas rare de constater que des détectives exercent une autre activité professionnelle en parallèle. Ainsi, dans la mesure où ils ne parviennent pas à vivre de leur métier, des enquêteurs travaillent parfois également comme salarié dans un tout autre autre secteur, sans rapport. Un métier plaisir à côté d’un métier alimentaire. Cette réalité n’existait pas il y a 10 ans et même 5 ans.
Un métier qui attire de moins en moins d’étudiants
Conscient de l’absence de réelles perspectives professionnelles dans ce métier, les étudiants boudent les écoles de détectives privés au point que des formations sont contraintes de fermer.
Comme toujours, parmi les étudiants inscrits dans les formations, peu de jeunes diplômés se lancent dans la profession à la fin de leurs cursus après avoir pris conscience de la difficulté à assurer un revenu régulier ou après avoir été découragé par les conditions de travail lors de leur stage professionel.
Les étudiants désaffectionnent donc la filière d’enquête privée depuis des années et se tournent vers d’autres métiers liés à l’investigation mais plus porteurs comme les formations en OSINT ou les métiers dans la généalogie ou police scientifique.
Quelles conditions à réunir pour redresser la situation ?
Aujourd’hui, il est urgent de prendre consience de cette situation. Il est urgent que les détectives privés obtiennent une reconnaissance de leur utilité dans le processus judiciaire par l’obtention de prérogatives. Comment est-il possible qu’un enquêteur privé ne détienne aucun avantage lié à sa qualité ?
A ce jour, deux organisations sont représentatives de la profession et revendique chacune environ 200 ARP soit près de la moitié des effectifs au niveau national:
- le SNARP – Syndicat National des Agents de Recherches Privées
- l’ONARP – Organisation Nationale des Acteurs du Renseignement Privé
Espérons qu’un consensus naîtra entre ces deux organisations afin de défendre l’intérêt général de la profession trop souvent négligé au profit d’intérêts particuliers de quelques acteurs.
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